Caramel, Jumper, Tornado, Pompon... Alain est un « loser magnifique », il fait partie de ces gens dont l’unique préoccupation est d’imaginer des noms de poneys. Sa carrière d’acteur au point mort, depuis qu’il en a joué un dans un film policier, il disperse ses jours. Chaque dimanche, le même rituel : il rend visite à sa grand-mère à l’Ehpad des Magnolias, « le mouroir qui prend trois mille euros par mois à chaque pensionnaire en échange d’une soupe, d’une chambre minuscule et d’une toilette de sept minutes un matin sur deux ». L’occasion de partager une tranche de quatre-quarts, de se promener au bord de l’étang et de nourrir les canards. Une « mission » salutaire qu’il prend plaisir à accomplir, jusqu’à ce dimanche funeste... « Je t’aime », lui glisse-t-elle à l’oreille. « Moi aussi mamie », répond-il, enchanté par cette confession inédite. « Alors aide-moi à mourir. » Tant pis pour les poneys, pour sa carrière, il vient peut-être de trouver un rôle à sa portée... Dans son roman, Les Magnolias (Allary Editions), Florent Oiseau conte une épopée contemporaine à la fois tendre, cynique, drôle et authentique, « pour l’amour d’une grand-mère.

« Plus ou moins valide »

La grand-mère d’Alain « ne se tape pas un journaliste sportif qui lui fait manger des fruits de mer en Normandie après le sexe », ne s’apprête pas non plus « à intégrer une équipe de bobsleigh pour les Jeux olympiques d’hiver »... Non, elle est « presque aveugle, n’entend plus rien de l’oreille droite, à peine plus avec la gauche », décrit son petit-fils. « On la change, on lui apporte une soupe le soir mais jamais on ne la regarde. Elle commence à perdre la tête, confond certains mots, ne peut plus coudre, plus lire, plus regarder la télévision, plus participer aux animations... Elle ne comprend rien de ce qui se trame autour d’elle, ne sait jamais qui lui parle, quelle main lui touche l’épaule ou quelle silhouette entre dans sa chambre. » Mais, malgré son état, « elle est encore dans le lot des vieux plus ou moins valides », estime-t-il.

Un langage cash

Exit les termes « convenables » pour évoquer le troisième âge ; Florent Oiseau utilise un langage cash et sans détour ! « Passé un certain âge, les vieux redeviennent des enfants. La même dépendance, la même forme de candeur, la même innocence. Ils sollicitent l’attention, la réclament. Ils veulent goûter, nourrir les canards. Ils aiment jouer, au point d’en oublier qu’il ne faut pas se chier dessus, comme les enfants lorsqu’ils sont pris dans l’excitation de l’instant. Leurs yeux brillent avec la même lumière, lueur un peu naïve et pleine d’espoir », écrit-il avant de faire la satire de leur lieu de résidence, « cet endroit qui sent l’hôpital et la crèche en même temps ». « A l’étage, on trouve des vieux entreposés sur des canapés et des aides-soignantes qui parlent entre elles. Tout ce petit monde est prisonnier de murs en placo repeints dans un jaune poussin se voulant positif mais que l’usure provoquée par le temps a rendu morose à souhait ». Fort heureusement, il y a aussi un chat « sur lequel tout le monde marche, roule, tire. Il est d’une patience rare avec les vieux... A sa mort, il faudra le canoniser et l’envoyer à Rome », suggère-t-il ensuite.

Une solitude alarmante

A l’exception d’un oncle « dépressif » et de son petit-fils, plus personne ne tient compagnie à cette aînée en mal d’affection. « Mes parents ne vont jamais voir ma grand-mère. Ils disent qu’ils n’ont pas le temps mais je sais qu’ils seront à l’heure chez le notaire au moment de récupérer sa maison en Dordogne », raille Alain, faisant référence aux 4,6 millions de Français âgés de plus de 60 ans qui disent souffrir de solitude, dont 3,2 millions « en risque d’isolement relationnel ». Alors le quadragénaire « sert de lien, crée de l’échange ». « J’écoute les récits de guerre, accepte volontiers les bisous humides de femmes barbues, soupire de compassion quand on me dit que le monde était mieux avant... », précise-t-il. Parfois, il joue même les aides-soignantes et change des pansements. Il passe aussi des heures devant l’étang, au bras de sa grand-mère, à lui lire des textes qu’il a écrits plus jeune. « Elle n’imprime plus trop ce que je lui raconte mais je crois que ces instants la bercent, l’apaisent », estime-t-il. Alain redonnera-t-il le goût de vivre à sa grand-mère ? Après son premier roman, Je vais m’y mettre, le troisième ouvrage de Florent Oiseau sera-t-il, lui aussi, désigné « Livre le plus drôle de l’année » ? Affaire à suivre...